Famille

Des clés pour mieux comprendre "Amoris Laetitia" et sa controverse

La publication de "Amoris Laetitia"L'approche du Pape concernant l'accompagnement des personnes en situation de mariage irrégulier, surtout si elles se sont remariées, a été controversée. Dans cette interview, l'auteur tente d'expliquer le message que le pape François tente de communiquer, centré sur trois verbes : accompagner, discerner, intégrer.

Stefano Grossi Gondi-10 août 2022-Temps de lecture : 7 minutes

©Sandy Millar

Dans l'exhortation apostolique post-synodale "Amoris Laetitia"Le pape a proposé que les chrétiens accompagnent plus étroitement les personnes en situation conjugale complexe. Sa perspective a été accueillie avec réserve dans certains secteurs de l'Église. Omnes s'entretient avec Stéphane Seminckx - un prêtre belge, docteur en médecine et en théologie - pour évoquer les questions les plus controversées du document et faire la lumière sur son interprétation.

Dans le chapitre VIII de "Amoris Laetitia", le Pape François propose d'accompagner, de discerner et d'intégrer la fragilité. La façon de comprendre ces trois verbes a suscité de nombreux commentaires.

- De ces trois verbes - accompagner, discerner, intégrer - le second est la pierre angulaire de l'approche pastorale de l'Église : l'accompagnement favorise le discernement, qui à son tour ouvre la voie à la conversion et à la pleine intégration dans la vie de l'Église.

Le "discernement" est un concept classique. Saint Jean-Paul II utilise déjà ce terme dans "Familiaris Consortio" (n° 84) : "Les pasteurs doivent être conscients que, par souci de vérité, ils ont l'obligation de bien discerner les diverses situations". Benoît XVI rappelle presque littéralement la même idée dans "Sacramentum Caritatis" (n° 29).

Comment définir concrètement le discernement ?

- Le discernement signifie parvenir à la vérité sur la position d'une personne devant Dieu, une vérité que, en réalité, seul Dieu connaît pleinement : "Bien que je ne sois coupable de rien, je ne suis pas justifié : le Seigneur est mon juge" (1 Co 4, 4).

Cependant, " l'Esprit de vérité (...) vous guidera vers la vérité tout entière " (Jn 16, 13). L'Esprit Saint nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes et nous invite à nous connaître en Lui. Le discernement est notre effort pour répondre à la lumière et à la puissance que nous donne l'Esprit de vérité. Le lieu par excellence du discernement est la prière.

Le discernement commence par les circonstances qui ont conduit à l'éloignement de Dieu. En ce qui concerne les divorcés et les remariés, saint Jean-Paul II donne les exemples suivants : "Il y a en effet une différence entre ceux qui ont sincèrement cherché à sauver un premier mariage et ont été injustement abandonnés, et ceux qui, par une faute grave, ont détruit un mariage canoniquement valide. Enfin, il y a le cas de ceux qui ont contracté une seconde union pour élever des enfants, et qui ont parfois la certitude subjective dans leur conscience que le mariage précédent, irrémédiablement détruit, n'a jamais été valide". (Familiaris Consortio 84). La connaissance de ces circonstances permet au pécheur d'évaluer sa responsabilité et de tirer l'expérience du mal commis, et au prêtre d'adapter son approche pastorale.

Le discernement signifie également évaluer - généralement entre les mains du confesseur - s'il existe un désir de conversion dans l'âme du pécheur. Ce point est décisif : si ce désir sincère existe - même sous la forme la plus élémentaire - tout devient possible. Un chemin d'accompagnement et de retour à la pleine communion dans l'Église peut être mis en marche.

Troisièmement, le discernement consiste à découvrir les causes de l'éloignement de Dieu, ce qui déterminera également le chemin de la conversion. "Amoris Laetitia" rappelle explicitement le numéro 1735 du Catéchisme de l'Église catholique : "L'imputabilité et la responsabilité d'une action peuvent être diminuées ou même supprimées à cause de l'ignorance, de l'inadvertance, de la violence, de la peur, des habitudes, des affections désordonnées et d'autres facteurs psychologiques ou sociaux".

Pourriez-vous nous donner quelques exemples concrets de ce point dans le Catéchisme ?

- Les confesseurs sont bien conscients de ces facteurs, qui jouent souvent un rôle décisif dans la situation d'une âme. Actuellement, la première et la plus importante est l'ignorance de la majorité des fidèles. "Il y a aujourd'hui un nombre croissant de païens baptisés : j'entends par là des personnes qui sont devenues chrétiennes parce qu'elles ont été baptisées, mais qui ne croient pas et n'ont jamais connu la foi" (Joseph Ratzinger - Benoît XVI).

Le prêtre doit évaluer le niveau de formation du pénitent et, si nécessaire, l'encourager à former sa conscience et à nourrir sa vie spirituelle, afin de l'amener progressivement à vivre pleinement les exigences de la foi et de la morale.

Des facteurs tels que la dépression, la violence et la peur peuvent affecter l'exercice de la volonté : ils peuvent empêcher certaines personnes d'agir librement. Si, par exemple, une personne souffre de dépression, elle aura besoin d'une aide médicale. Ou encore, si une femme est traitée violemment par son mari ou contrainte à la prostitution, il est inutile de la confronter aux préceptes de la morale sexuelle. Tout d'abord, il faut l'aider à sortir de cette situation abusive.

Les comportements obsessionnels ou compulsifs, les dépendances à l'alcool, aux drogues, aux jeux d'argent, à la pornographie, etc. portent gravement atteinte à la volonté. Ces pathologies trouvent souvent leur origine dans la répétition d'actes qui étaient initialement conscients et volontaires, et donc coupables. Cependant, lorsque la dépendance s'installe, le pasteur doit savoir que la volonté est malade et doit être traitée comme telle, avec les ressources de la grâce mais aussi de la médecine spécialisée.

Le point du Catéchisme rappelé par le Pape François mentionne également les "facteurs sociaux" : il existe de nombreux comportements immoraux qui sont largement acceptés dans la société, au point que de nombreuses personnes ne se rendent plus compte de la malice qu'ils impliquent ou, si elles le font, ont beaucoup de mal à les éviter sans mettre en danger leur image, voire leur situation professionnelle, familiale ou sociale. Sur certaines questions morales, on ne peut s'exprimer en dehors d'une certaine pensée unique sans être dénoncé et mis au pilori, voire persécuté.

Peut-être devrions-nous également nous rappeler ce que le discernement n'est pas ?

- Le discernement ne consiste pas à juger les autres : "Ne jugez pas, de peur d'être jugés" (Mt 7,1). L'examen de conscience est toujours un exercice personnel et non une invitation à scruter la conscience des autres. Le confesseur aussi veillera à ne pas se considérer comme le Juge suprême qui met les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche (cf. Mt 25, 33), mais il se verra comme l'humble instrument de l'Esprit Saint pour guider l'âme vers la vérité. C'est pourquoi un prêtre ne refuse jamais l'absolution, sauf si la personne exclut consciemment et délibérément toute volonté de se conformer à la loi de Dieu.

Le discernement ne consiste pas à changer de médicament, mais à ajuster le dosage. Les moyens de salut et la loi morale sont les mêmes pour tous dans l'Église, hier, aujourd'hui et demain. On ne peut pas, sous prétexte de miséricorde, changer la norme morale pour une personne particulière. La miséricorde consiste à l'aider à connaître cette norme, à la comprendre et à l'assumer progressivement dans sa vie. C'est ce qu'on appelle la "loi de gradualité", à ne pas confondre avec la "gradualité de la loi" : "Puisqu'il n'y a pas de gradualité dans la loi elle-même (cf. Familiaris Consortio 34), ce discernement ne peut jamais être exempté des exigences évangéliques de vérité et de charité proposées par l'Église". ("Amoris Laetitia" 300). Comme le dit saint Jean-Paul II, la miséricorde ne consiste pas à abaisser la montagne, mais à aider à la gravir.

Le discernement n'est pas non plus une tentative de remplacer la conscience des gens. Comme le rappelle le Pape dans "Amoris Laetitia", n° 37 : "Nous sommes appelés à former les consciences, mais pas à nous substituer à elles". Cette observation est fondamentale car nous sommes les acteurs de notre propre vie, nous ne "vivons pas par délégation", comme si nous étions suspendus aux décisions d'un tiers ou aux prescriptions d'un code moral. Chacun de nous est l'agent conscient et libre de sa propre vie, du bien qu'il fait et du mal qu'il commet. Assumer la responsabilité du mal que nous faisons est une preuve de notre dignité et, devant Dieu, le début de la conversion : "Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi" (Lc 15, 21). (Lc 15, 21)

Tout l'enjeu de l'éducation - et de notre formation d'adultes - est de forger la vraie liberté, qui est la capacité de la personne à discerner le vrai bien et à le mettre en pratique, parce qu'elle le veut : "Le plus haut degré de la dignité humaine consiste dans le fait que les hommes ne sont pas conduits par d'autres au bien, mais par eux-mêmes" (Saint Thomas d'Aquin). (Saint Thomas d'Aquin). Ce défi signifie donc aussi bien former la conscience, qui est la norme de l'action immédiate, proche.

Comment réaliser cette formation ?

- Par l'éducation, centrée sur les vertus, la formation continue, l'expérience, la réflexion, l'étude et la prière, l'examen de conscience et, en cas de doute ou de situations complexes, la consultation d'un expert ou d'un guide spirituel. Cette formation nous amène à acquérir la vertu cardinale de prudence, qui perfectionne le jugement de la conscience, comme une sorte de GPS pour nos actions.

Les dix commandements ont été et seront toujours la base de la vie morale : "Avant que le ciel et la terre ne passent, il ne disparaîtra pas de la Loi un seul iota ou un seul trait" (Mt 5,18). Ils sont la révélation de la loi de Dieu inscrite dans nos cœurs, qui nous invite à aimer Dieu et le prochain et nous indique une série d'interdits, c'est-à-dire "des actes qui, en eux-mêmes et par eux-mêmes, indépendamment des circonstances, sont toujours gravement illicites, en raison de leur objet" ("Veritatis Splendor" 80). Le Catéchisme de l'Église catholique indique ce que sont les péchés graves, notamment aux numéros 1852, 1867 et 2396.

Le fait que la morale comporte des interdits peut heurter la mentalité contemporaine, pour laquelle la liberté s'apparente à une volonté omnipotente à laquelle rien ne peut s'opposer. Mais toute personne sensée comprend que, sur la route de la vie, les feux rouges et les panneaux STOP nous protègent du danger ; sans eux, nous n'atteindrions jamais notre destination.

D'où viennent, selon vous, les différences d'interprétation de ce chapitre d'"Amoris Laetitia" ?

- À mon avis, il y a un grand malentendu dans " Amoris Laetitia " : la morale ne devient pas objective quand elle se limite aux " faits extérieurs " de la vie des personnes, mais quand elle s'efforce d'atteindre la " vérité de la subjectivité ", la vérité du cœur, devant Dieu, parce que " l'homme bon fait sortir le bien du trésor de son cœur, ce qui est bien, et l'homme mauvais fait sortir le mal de son cœur, ce qui est mal, car ce que dit la bouche, c'est ce qui déborde du cœur " (Lc 6, 45) et " Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l'apparence, mais le Seigneur regarde le cœur " (1S 16, 7). (Lc 6, 45) et "Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l'apparence extérieure, mais le Seigneur regarde le cœur" (1 Sam 16, 7).

Par exemple, une personne ne peut pas être condamnée pour le simple "fait extérieur" qu'elle est divorcée et remariée : il s'agit, pour ainsi dire, d'un état civil, qui ne dit pas tout de la situation morale de la personne en question. Il se peut, en effet, que cette personne soit sur le chemin de la conversion, mettant en place les moyens de se sortir de cette situation. En revanche, un homme qui apparaît aux yeux de tous comme un "mari modèle", parce qu'il est aux côtés de sa femme depuis trente ans, mais qui la trompe secrètement, est dans une situation conjugale apparemment "régulière", alors qu'en réalité il est en état de péché grave. La vérité de ces deux situations n'est pas ce que nos yeux perçoivent, mais ce que Dieu voit et fait discerner à la personne au plus profond de son cœur, avec l'aide éventuelle du prêtre.

L'auteurStefano Grossi Gondi

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